[2] Gilets jaunes : le retour de la lutte des classes ?


L’adjectif « social » semble ne plus quitter le mot « révolte ». Il semblerait d’ailleurs que ce dernier n’ait jamais autant été exposé à la lumière…On le savait être une pierre angulaire de notre système français, mais on ne le pensait pas si divisionnaire. Ainsi donc la révolte des gilets jaunes se trouve être une révolte sociale…Mais du coup ça veut dire quoi une révolte sociale ? 

LE RETOUR DE LA LUTTE DES CLASSES

C’est là où on retrouve notre cher Karl Marx et sa théorie de la lutte des classes. C’est en soulevant la question de la définition d’une classe sociale que Marx élabore une théorie selon laquelle la classe exploitée s’émancipera seulement si elle renverse la domination de la classe exploiteuse. Alors seulement l’égalité sera atteinte, portée par une société sans classe et par conséquent sans État. 
La description de sa théorie est un peu (beaucoup) simplifiée mais l’idée est là. Bien que cette notion de « lutte » - centrale au marxisme -  ait une dimension cohérente, elle n’en reste pas moins nuancée par de nombreux sociologues. 

Et ces critiques ont souvent donné lieu à une remise en question de la notion de classe sociale par divers acteurs politiques ou même par les premiers concernés. Pourtant, la révolte des gilets jaunes semble avancer une hypothèse contraire. Cette révolte est bruyante, incessante, visible, audible, tangible... Ces adjectifs sont devenus les caractéristiques du mouvement suite à une ignorance de longue date vécue par cette tranche de la population. Or, il n’y a qu’une classe capable de rendre invisible une autre et c’est celle des exploiteurs. Ignorer qu’il y a un rapport de dominants-dominés, comme théorisé notamment par Pierre Bourdieu, c’est faire partie de cette classe supérieure. 

La lutte des classes à l’ère contemporaine prend une forme différente de celle théorisée par Marx. Elle prend la forme que la classe supérieure lui permet de prendre : grève, manifestation… Mais dès que cette forme déroge aux règles décidées (unilatéralement par ailleurs), alors il n’y a plus « d’ouvriers en lutte » ou de « jeunes des quartiers » mais il y a des violences qui vont « à l’encontre de nos valeurs républicaines » comme le gouvernement n’en finit plus de préciser. 

Autre preuve de l’existence des classes sociales : les études. Rien n’est plus flagrant que la différence de parcours d'un élève issu d’un milieu ouvrier face à celui d’un élève issu d’un milieu bourgeois. La classe supérieure n’hésite d’ailleurs pas à brandir l’étendard de la méritocratie pour justifier les exceptions mais pour en savoir plus, je vous renvoie à l’article précédent portant sur le sujet

Donc, les classes sociales existent de facto. Que les individus aient conscience ou non de leur appartenance automatique à l’une d’entres elles importe peu ici. Ce qui est intéressant, c’est que la mise sous silence de ce phénomène social - dont Marx disposait qu’il s’agissait du « fait le plus important de toute l’histoire » - amène à une implosion du corps social


" Lorsque tous les pouvoirs sont entre les mains de personnes qui entretiennent des liens étroits et forment un groupe de fait, on peut parler d'oligarchie. La politique, les entreprises, la finance, les médias, le marché de l'art sont contrôlés par des agents sociaux qui se connaissent et se reconnaissent, au sens où ils se cooptent mutuellement dans les instances où ils se retrouvent.
Monique Pinçon-Charlot

LA DÉSINTÉGRATION SOCIALE

Dans l’imaginaire populaire, il y a donc les riches et les pauvres. L’un est défini par ses biens alors que l’autre est défini par l’absence de ses biens. Mais entre ces deux castes, il y a évidemment cette fameuse « classe moyenne » dont tout le monde semble se dire appartenir. Une classe moyenne dont les contours sont très flous. Elle semble commencer là où la bourgeoisie s’arrête et se terminer là où le prolétariat commence. Synonyme de frustration, de silence et de cochons-payeurs, la classe moyenne reste une classe fourre-tout qu’on entendait rarement. (1)

Or, la classe moyenne ne sait jamais inscrite dans une dynamique de lutte contre les riches. Reléguée au statut de simple consommateur, elle n’est jamais apparue comme virulente ou violente. Mais avec la révolte actuelle, ce sont les vieux démons du passé qui resurgissent. Dès lors, la lutte n’est plus celle du prolétaire contre le bourgeois, c’est celle du consommateur contre l’oligarchie économique. La traditionnelle lutte des classes semblent se transformer, ou plutôt s’adapter, à la situation contemporaine. Cela a pour conséquence une véritable désintégration sociale puisque la révolte ne répond plus aux critères ancestraux théorisés par le marxisme.(2)

Le mouvement a d’ailleurs fait le fruit d’une analyse par la sociologue Monique Pinçon-Charlot, connue pour ces travaux avec son époux autour de la bourgeoisie. Elle précise alors - dans une interview postée le 8 décembre 2018 - que le soutien des Français au mouvement des gilets jaunes est le fruit d’une révolte construite sur un modèle de classe sociale où syndicats et représentants n'ont par leur place. Elle introduit aussi le concept non plus de lutte des classes mais de guerre de classes que mène les plus riches contre les peuples. (3)

Cette « guerre » a pour conséquence direct de repenser les classes sociales. La désintégration sociale est caractérisée par la distance désormais géographique qui existe entre les riches et le reste. De plus, il y a une mobilité sociale qui n’est plus la même qu’à l’époque de sa théorisation. La masse impressionnante de capitaux que possède les plus riches a creusé un écart qui n’avait jamais été atteint auparavant (selon l’ONG britannique Oxfam). L’internationalisation du mouvement des gilets jaunes, qui a désormais atteint 22 pays dans le monde, prouve cette désintégration.(4)

Il faut se méfier de l’eau qui dort comme le préconise le dicton. Manifestement, il faut se méfier du silence d’une classe opprimée. Car il ne faut pas être un génie en sciences sociales pour avoir compris que seules les révoltes ont façonné notre monde contemporain. Les questions actuelles portent sur les mesures politiques à prendre pour calmer le mouvement, mais les réponses se trouveront dans une réflexion introspective autour de ce nouveau rapport social imposé par les mondes ruraux.





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