[1] Gilets jaunes : quand la méritocratie tourne mal.


Spécialistes et experts se relayent sans relâche dans le but de comprendre le soulèvement de la classe moyenne que l'on observe depuis quelques semaines. Un ras-le-bol général qui semble trouver sa source dans une dizaine de problèmes différents. Par lequel commencer ? Un de ces problèmes semble émerger plus que les autres : le fossé entre la working class et la classe dirigeante - plus communément appelée "l'élite". 
Une situation qui n'est pas sans rappeler celle imaginée par Michael Young dans son roman dystopique The Rise of the Meritocracy

"Méritocratie" n'est pas un terme inconnu en France, Macron étant l'un de ces défenseurs les plus férus. Souvent affiliée à la notion d'égalitarisme, la méritocratie cache beaucoup de fantasmes derrière son concept emprunt de sociologie, mais surtout de politique. 
Retour sur ce terme qui semble expliquer - à lui seul - le noeud du problème français actuel. 

De la dystopie à la réalité 

Publié en 1958, The Rise of the Meritocracy décrit une société dystopique dans laquelle le mérite et l'intelligence constituent les tenants principaux du système créant ainsi une classe dirigeante, détenante de ce mérite, s'opposant à une sous-classe non-méritante privée des droits de ces derniers. 

Critiquée comme une simple satire contre le système éducationnel alors mis en place en Angleterre à l'époque, ce roman constitue désormais une véritable réflexion socio-politique

La méritocratie, du latin mereo qui signifie être digne, obtenir, et du grec kratos, le pouvoir, est un modèle d'organisation sociale - idéal - qui tend à promouvoir l'individu en fonction de son mérite plutôt que de sa condition sociale et/ou de sa richesse. Ce modèle est souvent perçu comme un moyen de justice sociale et comme toute tentative de théorisation d'un idéal, il a ses limites dans la réalité. 


En France, on applique ce terme un peu partout et surtout comme ça nous chante. Par exemple, la sélection sur concours pour l'accès aux grandes écoles est supposée amenée une mobilité sociale conformément au principe moral d'égalité des chances. Une mobilité sociale qui reste une illusion selon James Bloodworth comme il l'écrit dans son livre The Myth of Meritocracy : why working-class kids still get working-class jobs

"if you're born into the working-class, you tend to get stuck there, even if you do have the "merit" to escape"


Illusion qui se confirme notamment à travers les "efforts" de l'État français pour parvenir à éradiquer les quelques nombreuses discriminations qui persistent encore aux entrées des grandes écoles. 

L'italien Giuseppe Trognon ne va pas à l'encontre de cette réticence envers la méritocratie en publiant La démocratie du mérite et en rappelant que ces diplômes délivrés par les grandes écoles "procurent des droits comme jadis un titre de noblesse confère des privilèges". 

Car en effet, la méritocratie telle que nous la connaissons à l'heure actuelle n'est rien de plus qu'une théorie qui légitime l'inégalité sociale par le diplôme permettant ainsi à une minorité détentrice des principes universels démocratiques de rester dans une caste qui préfère ne pas voir ce que pourrait être le mérite du plus grand nombre. 

Un concept, deux sens

Évidemment comme tout concept, la méritocratie ne se définit pas simplement sur une réalité qui lui a été choisie. 
C'est ce que met en évidence l'article de Wilfried M. McClay A Distant Elite : How Meritocracy Went Wrong, publié dans la célèbre revue The Hedgehog Review. Il rappelle que l'historien Joseph F. Kett avait effectué de grands travaux concernant le mérite à travers trois siècles d'histoire américaine. Étude qui amène à considérer la méritocratie sous deux sens : le "mérite essentiel" et le "mérite institutionnel". Dans le premier, c'est la qualité de la personne qui a propulsé ses réalisations, c'est son caractère. Le début d'une mentalité très américaine qui trouve écho dans cette citation de l'historien David Ramsay " les rênes de l'État peuvent être tenus par les fils de l'homme le plus pauvre, s'ils possèdent des capacités égales à celles de la haute fonction."
Un second sens - beaucoup moins "American Dream" - a émergé aux fils du temps délaissant le caractère pour l'acquisition de connaissances spécialisées certifiées par des organismes dotés d'experts. En bref, un mérite qui repose uniquement - et ce, dès le plus jeune âge - sur des notes et une certaine capacité à se fondre dans le moule. 

Be an excellent sheep

Excellent Sheep, c'est le nom du livre de William Deresiewicz qui est une véritable critique sociale de l'éducation supérieure aux Etats-Unis et de ce culte malsain voué au succès créant toute une génération de mouton. Une course dont la seule finalité est d'atteindre le haut de l'échelle sociale

Une course qui, en soi, ne regarde que ceux qui décident de se mettre sur la ligne de départ. Or ce système, tel qu'il est établi aujourd'hui dans quasiment toutes nos sociétés, vient créer deux castes : les gagnants et les perdants. Le gagnant - donc celui qui arrive à obtenir le pouvoir - écrase ce que lui décide d'appeler le perdant en le culpabilisant d'avoir stagné et qu'il "mérite" d'être dominé parce qu'il a échoué à une course dont, soit il ne faisait même pas parti, soit il n'a pas pu y accéder ! Un ressentiment finit par émerger chez cet individu que l'on traite de perdant et qui ne peut aboutir in fine que sur une révolte puisque personne ne veut être considéré comme le looser de la famille

Le véritable danger ne réside donc pas en ce que ce système vient créer des êtres aux égos sur-dimensionnés, mais il réside en ce qu'il met en danger la société entière en mettant à la tête des fonctions étatiques les plus importantes un ensemble de personnes sélectionnées non pas par leur capacité d'adaptation en cas de situation de crise ou leur qualité de leader ou même leur charisme, mais par leurs seules notes découlant de matières et de prof choisis arbitrairement. 

Le véritable danger, c'est que la méritocratie vient créer une classe mondiale de "sauteur de cerceaux", une classe spéciale et séparée du reste, ultra entrainée à résoudre tel ou tel problème et qui devient incompétente aux situations nouvelles et imprévues ; ce que vit le gouvernement à l'heure actuelle. 


La gestion de la crise des gilets jaunes est calamiteuse, c'est un fait. Seul le mécanisme de défense de la caste méritante est réactif. Preuve irrévocable d'une peur inconditionnelle de perdre ses acquis minoritaires au profit d'une majorité qui vient réclamer ce qui lui a été soutiré : sa vox populi



(1) Michael Young (1958) The Rise of Meritocracy 
(2) James Bloodworth (2016) The Myth of Meritocracy
(3) Giuseppe Trognon (2016) La Démocratie du Mérite
(4) William Deresiewicz (2015) Excellent Sheep, the Miseducation of the American Elite
(5) Helen Andrews (2016) The New Ruling Class, The Hedgehog Review, vol.18 (No.2) 
(6) Dominique Girardot (2017) Ordonner une société par le mérite, est-ce juste ?, Revue Project 2017/2 (n°357)

Au Comptoir Incorrect

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