Le riche mouvement féministe arabe


Choisir un combat et choisir l'intensité de ce dernier, voilà les deux éléments qui permettent certaines personnes de finir dans les annales de l'Histoire. Être un homme aide aussi. Ou se battre seins nus, à en croire l'image portée régulièrement par le quatrième pouvoir. Oui, le féminisme n'a pas le vent en poupe ces temps. Ce mot "valise" et ses têtes de files retrouvant l'ombre des projecteurs, la lutte féministe "à l'occidentale" semble en perte de vitesse. C'est souvent le problème rencontré lorsque l'on joue sur le tableau de la polémique et du pathos et non pas sur celui de l'héritage et de l'intellect. 

De l'autre côté de la Méditerranée, le combat est mené et l'intellect a été choisi. Entre 1850 et 1950, la renaissance de la pensée arabe (la Nahda), après une longue période à vide, amène à l'effort d'ijtihad (effort d'interprétation et de relecture coranique) dans lequel se greffe le combat des femmes (et des hommes) de se libérer du joug patriarcal sacralisé par la religion. L'Egypte (berceau de cette révolution), la Palestine ou encore le Liban, le Proche-Orient donne naissance à de nombreuses femmes qui ne lâcheront rien au combat qu'elles auront choisi. Les travaux de ces femmes ont de quoi nourrir des générations entières de femmes, arabes et/ou musulmanes. Mais ces travaux sont d'une telle exemplarité qu'ils contribuent à l'héritage mondial. Un niveau intellectuel qui dépasse très certainement celui du quatrième pouvoir occidental au vu du silence généralisé qui est perpétué ? À quoi bon faire une Une sans le sein visible ? 

EMANCIPATION PAR LE RELIGIEUX (OU RÉ-APPROPRIATION) 

Le monde occidental et le rôle colonialiste qu'il a pu jouer dans le monde arabo-musulman n'a pas aidé à l'émancipation de la femme. En effet, à la fin du XIXème siècle, le monde arabe se retrouve plongé dans un modernisme propagé par la Nahda. Les tenants du conservatisme assiste à un changement des moeurs "à l'occidental" alors même qu'ils sont confrontés à un système colonial agressif imposant ses normes et valeurs comme universelles. Pour se propager d'une telle attaque insidieuse, la religion et la femme deviennent les derniers remparts de l'ancienne civilisation. 

Huda Sharawi (1879-1947) est une activiste égyptienne qui va initier les premiers mouvements féministes avec une idée qui vient bouleverser les traditions arabo-musulmanes : le dévoilement. La propagation de ses idées se fait de plus en plus importante après la création de sa revue bi-mensuelle : L'Egyptienne dans laquelle elle assume son nationalisme arabe, défend Palestine et ses idées féministes. 
Cette idée de dévoilement comme l'élément central de l'émancipation de la femme musulmane s'atténue avec Malak Hifni Nassif. Cette dernière comprend que l'exportation du modèle féministe "à l'occidental" complique les choses. Elle parie sur une voix alternative où il est question de se ré-approprier les traditions dans un monde occidental. Mais son idée principale reste l'accès à l'éducation qui - pour elle - répondra à beaucoup - si ce n'est toutes - les problématiques que peuvent rencontrer les femmes. Elle sera même amenée à présenter un programme en 10 points devant l'Assemblée législative égyptienne pour l'amélioration des conditions de la femme. 

La problématique principale qui se pose aux femmes de ce courant naissant féministe est de trouver une place entre l'impérialisme intellectuel occidental et la rigidité traditionnelle de leur monde religieux. Sharawi avait compris qu'il fallait frapper fort et marquer les esprits avec une attitude activiste et le dévoilement. Nassif comprend également qu'il ne faut pas agir que sur la "simple" transformation/revendication d'une certaine liberté physique - encore plus quand celle-ci est prônée par l'occident dont le role model n'est pas l'idéal universel. 

EMANCIPATION INTELLECTUELLE 

Le féminisme, ça été souvent et à outrance un problème d'ordre sexuel et matériel: la libération sexuelle de la femme, le style vestimentaire de la femme, la liberté de disposer de son corps, la liberté de disposer de son argent... Au final, cela reste cantonné à des soucis - certes majeurs - mais dont le fond reste inexploré. La vraie question réside non pas dans un problème d'égalité physique mais bel et bien intellectuel : et si une femme avait la même culture et par conséquence la même intelligence qu'un homme ? Pourquoi la cantonner à un simple problème de voile (ici, parce qu'on est le point du vue arabo-musulman) ? 

La libanaise et poétesse May Ziadé (1886-1941) aura un apport considérable avec ces écrits. Elle sera célèbre par la création de son propre salon littéraire où les plus grands intellectuels de son époque n'hésiteront pas à participer. Activisme plus silencieux mais tout aussi redoutable dès lors qu'il a lieu sur le plan de l'écriture et de la pensée pure. 
C'est dans cet esprit que s'inscrit Nazira Zain al-Din (1908-1976) qui fût également une des premières écrivaines à exposer ses opinions sur des problèmes de sociétés. Elle n'hésite pas à se considérer comme une musulmane sincère tout en questionnant la pratique du voile continuant ainsi ce travail de séparation entre le mouvement occidental et le mouvement oriental (c'est là où l'importance d'un héritage intellectuel et non pas le simple activisme fait ses preuves). 

CONTINUITÉ ET APPORTS CONTEMPORAINS

Le travail de toutes ces femmes précédemment vues continue à prospérer dans le temps avec notamment Nawal el Saadawi (1931). Écrivaine et activiste, Nawal el Saadawi arrive à conjuguer oeuvres littéraires et action visible, ce qui lui vaudra de nombreux exils de son pays natal qu'est l'Egypte. Elle abordera des sujets beaucoup plus tabous et contemporains tels que l'avortement ou encore l'excision. Elle continuera le travail féministe à travers le religieux en questionnant l'oppression sexuelle et sociale mais surtout, elle appellera à la libération des sociétés du poids des traditions d'autoritarisme. La place du voile dans la société arabe est également remise sur la table. En effet, ce dernier est toujours considéré comme moyen de sortir de la sphère privée dans laquelle les traditions maintiennent les femmes. Il est vrai qu'il permet une forme visible de la place de la femme dans l'espace public. 
La marocaine Fatima Mernissi (1940-2015) apporte également des réflexions autour de la nécessité d'une double déconstruction des rapports entre hommes et femmes mais également une réflexion autour de l'Islam et de la démocratie s'inscrivant ainsi dans un féminisme beaucoup plus politisé et dépassant la sphère purement matérielle. 


L'apport du mouvement féministe arabe n'est pas un apport construit sur un coup de tête et dans la violence. Il tente de répondre à de réel questionnement où héritage colonialiste, politique et islam constituent la prison des femmes arabes et musulmanes. L'intérêt premier de l'apport de toutes ces femmes pré-citées est le fait qu'elles n'ont jamais renié leur religion - au contraire. Leur combat, et c'est pour ça qu'il est si tristement connu par notre quatrième pouvoir occidental, est d'allier leur religion, leur sexe et leur société. Il y a beaucoup à apprendre de ces femmes - parfois de l'ombre, parfois de la lumière - qui ont passé leur temps à réfléchir autour de questionnement qui nous ont été évité (notamment par la loi de séparation de 1905 ndlr). Combat choisi, intensité donnée, elles méritent une place dans les annales de l'Histoire.


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