Petites histoires : Leçon de diplomatie française

Il fut un temps où la diplomatie et la "joute verbale" était une nécessité à la préservation et à l'intégrité de ses biens. Maitriser la diplomatie, c'était la garantie de faire partie des "êtres civilisés" puisque la violence physique n'était plus l'outil de résolution premier en cas de discorde politique. Sans parler du fait que l'utilisation de la diplomatie permettait quelques économies... 

Aujourd'hui, la diplomatie est partie intégrante de notre monde tant à l'échelle internationale que nationale. Le verbe est utilisé, étudié et souvent déformé. Gage de qualité et d'élégance, la maitrise de la rhétorique préserve le pacifisme ambiant, qu'importe si cela engage in fine à une hypocrisie latente. 

Mais comme toute compétence, la diplomatie n'est pas quelque chose d'innée. Il faut travailler pour la maitriser. Et la France a mis du temps avant d'en comprendre les codes et les rouages. Il n'est pas mal venu de dire que le français a une tendance assumée pour l'amour-propre et la fanfaronnade. Autrement dit, la diplomatie passait par-dessus la tête de beaucoup. Mais un épisode va prouver les avantages qui peuvent être tirés dès qu'il s'agit de mettre - un temps soit peu - son ego de côté.


"Il en est des relations entre les peuples comme des relations entre les individus : il ne faut jamais demander l'impossible, quand on ne veut pas aboutir à une rupture." C. de Freycinet

Le Soudan était un pays clé pour la France et pour sa némésis, l'Angleterre. Nous sommes en 1885 et les anglais ont échoué à prendre Fachoda face aux mahdistes. Par la suite, la contrée fut déclarée res nullius par une convention signée entre l'Angleterre et l'Allemagne. Le problème étant de savoir si l'Angleterre se considérait alors comme le mandataire du Khédive (=vice-roi d'Egypte entre 1867 et 1914). Dès lors, elle était légitime à entrer dans ce territoire puisque le Khédive était le seul à pouvoir prétendre au Soudan, puisqu'il n'a jamais déclarer abandonner le Soudan après la révolte des mahdistes. Mais tant qu'elle ne reconnaissait pas ce statut de mandataire ou de protectorat, l'Angleterre n'était pas tenue légitime - au même titre que les autres nations - à prétendre un quelconque droit sur le Soudan.

C'est en partant de ce constat que la France, le 22 juin 1896 lance la mission "Congo-Nil" dans le but de contester l'hégémonie britannique sur les territoires du Nil. Dans un second temps, cette mission avait également le but d'assoir un protectorat français au Sud de l'Egypte.

Avec cette entrée sur le territoire, nous ne laissions pas indifférents les anglais. De plus, nos intentions n'ayant jamais été explicitement communiqué, on nous prêtâmes de nombreux desseins plus ou moins agressifs alimentant la crainte anglaise. Acte considéré comme unfriendly, la confusion autour du statut anglais fut à nouveau d'actualité. Sans réponse claire de leur part, le capitaine Marchand continua sa route selon les ordres reçu et arriva le 10 juillet 1898 avec 200 sénégalais à Fachoda et hissa le drapeau français.
Le 19 septembre 1898, le général anglais Kitchener arriva à Fachoda escorté de 2000 hommes ouvrant officiellement le Soudan à la prétention et aux armes anglo-égyptiennes. Le sang-froid, l'intelligence et le respect mutuel qui émanait des deux chefs permis une résolution de conflit dans le pacifisme le plus total.

Théophile Delcassé (ministre des affaires étrangères) décida finalement d'abandonner la position française au profit des anglais. Décision vivement critiquée par l'opinion publique et reçue comme une humiliation. Mais l'enjeu diplomatique devait se voir sur le long terme.

La mission Marchand avant leur retour en France en 1899
Souvent perçu comme un désastre diplomatique, Fachoda va pourtant nous ouvrir une assise ailleurs en Afrique. Le 21 mars 1899 est signée un condoninium qui nous permet de récupérer le bassin versant du Tchad. 
En 1904, un nouveau consensus est trouvé entre les français et les anglais dénommée "Entente cordiale". La France reconnait la légitimité de la domination des anglais en Egypte. En échange, l'Angleterre reconnait le protectorat du Maroc aux français. C'est ainsi que nous acquérons -diplomatiquement - une surveillance du couloir méditerranéen par le détroit de Gibraltar. 

L'Entente cordiale est le fruit de nombreuses négociations et de beaucoup de patience. La France expérimente le jeu diplomatique et en sort gagnante notamment grâce à l'un des artisans de cette Entente : Théophile Delcassé. La France et l'Angleterre arrive à se réconcilier bouleversant ainsi l'équilibre européen au détriment de l'Allemagne tout en évitant une potentielle guerre. 


Sans le savoir, cette poignée d'hommes qui ont pris part à la mission Marchand ont, à travers une exploration digne des plus grands romans, révélé le potentiel diplomatique d'une France isolée de la scène internationale et remis en question l'entièreté de l'équilibre européen en hissant le fameux drapeau tricolore à Fachoda le 10 juillet 1898. 



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