Rohingyas : révélation ou récupération médiatique ?


Alors que les conflits affluent de toute part sur le globe (Venezuela, Corée du Nord, Syrie...), la Une internationale semble avoir fait l'impasse sur un sujet sensible du monde asiatique. Un silence désormais brisé par un embrasement général (et soudain) de la presse. Il s'agit évidemment du massacre subit par les Rohingyas en Birmanie. Retour sur une page de l'Histoire désormais harponnée par les médias.


Une situation ancestrale

Les Rohingyas sont un groupe ethnique de confession musulmane vivant principalement au sud-ouest de la Birmanie (Etat d'Arakan). Par ailleurs, c'est le questionnement autour de leur arrivée en Birmanie qui vient mettre le feu au poudre. Certains historiens soutiennent la théorie selon laquelle les Rohingyas sont bel et bien originaires de l’Arakan ; d’autres prônent la théorie d’une arrivée plus tardive (XVème siècle) et les considèrent comme les descendants des commerçants ou soldats arabes et bengalis. En plus de cette origine incertaine, la période du XIXème siècle sera déterminante des événements actuels à l’égard des Rohingyas. En effet, l’arrivée des colons britanniques favorisa un temps le sort des Rohingyas au détriment des Birmans. Un soutien qui vaudra aux Rohingyas d’être catégorisés de traîtres. L’indépendance des Birmans retrouvée en 1948 ouvrira ainsi la porte aux persécutions à l’encontre des Rohingyas pour finalement finir en « nettoyage ethnique » .

La loi sur la nationalité en 1982, mise en place par Ne Win - en violation de la Déclaration des droits de l’homme de 1948 - engendra un pic de violence. Les Rohingyas deviennent apatrides ne pouvant plus prétendre à aucun droit. La journaliste Sophie Ansel en conclut que « les bouddhistes essaient d’effacer toute trace d’une histoire commune avec les musulmans » ; une motivation désormais légitimée par la loi de 1982. 

En 2012, les violences reprennent de manière multipliée suite à un viol présumé d’une bouddhiste par un rohingya. En 2016 et en 2017, la situation s’aggrave suite à l’attaque de plusieurs postes de police par des rohingyas. 

En somme, sur 1.3 millions de rohingyas existant en Birmanie, 400 000 auraient immigrés au Bangladesh. Une migration qui ne peut plus être assumée par ce pays qui a décidé de fermer la frontière bloquant ainsi le reste des apatrides. 

Vous l’aurez compris, la scène internationale est une énième fois spectatrice d’une persécution ethno-religieuse. Une question mérite cependant d’être posée : alors que le conflit - ainsi que les persécutions - existent depuis 1982, pourquoi cette soudaine mise en lumière ? 

Récupération médiatique

On connaissait les raisons du silence entretenu par la scène internationale : l’UE a levé les sanctions économiques qui pesaient sur la Birmanie et lui a ainsi permis l'accès au FMI et à la Banque Mondiale. De plus, de nombreuses entreprises européennes (Total) et américaines s’implantent en Birmanie afin de profiter des divers ressources qu’offre le pays (notamment les rubis). La reconnaissance d’une minorité persécutée par le gouvernement avec qui le monde occidental entretient des relations commerciales exiguës serait mal venue…

Revirement lors de cet été 2017 ! Il est fort probable que la multiplication des attentats terroristes islamiques sur les divers territoires occidentaux n’aident pas à redorer le blason de la communauté musulmane. Mais cette communauté -  et sa réputation - couvre de nombreuses relations économiques et commerciales. Or, les grandes puissances mondiales et leurs relations avec ces pays arabo-musulmans (#pétrole) - ainsi que le phénomène migratoire actuel - n'ont pas la cote dans l'opinion populaire. On peut supposer que la reconnaissance du génocide de cette minorité musulmane par les médias internationaux aiderait à reconsidérer certaines minorités. C’est désormais chose faite, les affaires peuvent continuer. 
Attention cependant à l'étalage d’émotion, de photos chocs et de pathos indécent qui ont tendance à aboutir sur une énième nausée médiatique. 

Instrumentalisation interne 

Début Août 2017, un appel aux dons a été lancé par une organisation inconnue dénommée Sahabat Muslim Rohingyas. Yaqut Cholil Qoumas (responsable d’Ansor, la branche jeunesse d’une grande organisation musulmane indonésienne) met en garde contre ce genre de pratique. Il précise "une organisation utilise cette tragédie pour recueillir des dons, puis cette aide est envoyée pour soutenir des mouvements séparatistes et djihadistes, que nous appellerions chez nous des groupes terroristes.

La tragédie subit par les Rohingyas est non seulement utilisée à des fins politiques par la mass media mais également par ses propres pairs à des fins économiques. 

Le magazine indonésien Tempo précise : "Yaqut rappelle que la crise humanitaire de la minorité Rohingya [musulmans de l’État birman d’Arakan] doit être considérée dans son ensemble et non pas uniquement à travers le seul prisme d’un conflit interreligieux entre bouddhistes et musulmans birmans, comme le font croire des groupes radicaux qui excitent l’opinion publique dans ce sens.

Il faut savoir en effet que l’Etat d’Arkan est également une mine de ressource pour le pays (présence de pétrole et de gaz naturel). Quant au silence de Aung San Suu Kyi, il peut-être imputé à la lenteur de la transition démocratique et à l'instabilité gouvernementale que cela engendre. La diplomatie est donc de mise pour elle, alors que la politique actuelle est toujours infestée de personnels du gouvernement précédent. 
Il y a peu à parier que la primée - porte-parole de la présidence birmane - puisse faire quoi que ce soit quant à ce nettoyage ethnique. 

Pour aller plus loin

1) Courrier International : Attention à l'instrumentalisation...
2) Le Monde Diplomatique : des apatrides nommés Rohingyas



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